Coup de coeur

Kathputli


Tourné dans les ruelles du bidonville des artistes de Jaipur, Kathputli, nous transporte dans l'univers des marionnettes du Rajasthan, au Nord-ouest de l'Inde. La modernisation et la mondialisation de la société bouleverse en profondeur cet art ancestral qui se transmet de père en fils depuis le XVIIIème siècle.

On commence le voyage avec un travelling le long d'une voie de chemin de fer. Le paysage dépouillé du bidonville de Jaipur contraste avec la beauté des Kathputli.

Pendant 28 minutes, Jade Malmazet nous fait naviguer entre l'imaginaire qu'invoquent ces personnages colorés aux traits fins et aux costumes brodés, et le réel, bien moins lumineux.

Que se passe-t-il quand la musique s'arrête et que ces créatures de bois et de tissus cessent de danser pour redevenir objets ?

C'est en suivant une famille de Bhatt, la caste des artistes, dans leur vie quotidienne que l'on trouve nos réponses. Tous les savoir-faire, artisanaux ou artistiques sont filmés à travers les portraits de chaque membre de la famille qui détient une spécialité: marionnettiste, danseuse, musicien, sculpteur, peintre...

Le film questionne la place de ces artistes dans la société mondialisée, la transformation et la complexité de cette tradition et de ce qu'elle représente aujourd'hui.

L'histoire entière des Bhatt est liée à cette pratique : leur mode de vie, leur identité, leur métier. Autrefois nomades, ils manipulaient ces marionnettes pour le plaisir des Maharajahs et de leur peuple, mais les profondes transformations sociétales n'offrent plus de réelle place ni aux Bhatt, ni à leurs marionnettes. Pourtant la caste leur impose ce métier et ne propose pas vraiment d'alternative à ce futur trouble et incertain.

Ce film raconte aussi en filigrane, le voyage et la rencontre entre cette famille et l'équipe de tournage, composée d'un comédien et d'une marionnettiste. Une superbe occasion de questionner la dimension universelle de la marionnette dans ses multiples facettes.

Un homme de la terre des hommes


Puisqu'il ne nous est pas permis de voyager, envolons-nous pour les Iles Marquises, en compagnie de Lucien Kimitete, Un homme de la terre des hommes, un film de Dominique Agniel.

Celui que l'auteur Pierre Carpentier décrit comme un personnage-météorite, tant il a laissé de traces dans le paysage polynésien est le grand instigateur du renouveau de la culture marquisienne, avec son mouvement Motu Haka, éclos fin des années 1970. A la fois danseur, chorégraphe, animateur culturel, et homme politique, il est de tous les combats. A mi-chemin des indépendantistes menés par Oscar Temaru et des loyalistes du très intrigant Gaston Flosse, il va énormément porter cette culture maori qu'il entend sortir de la gangue coloniale. Témoins ses mots, lors d'une de ses dernièes interventions, puisqu'il disparaît mystérieusement, en pleine période électorale, à bord d'un bi-moteur qui survolait l'archipel des Tuamotou, en compagnie d'autres leaders autonomistes. Un mystère jamais élucidé, mais la force de Lucien Kimitete reste intacte.

« Il ne faut jamais oublier que les Marquises sont un butin de guerre pour la France, qui les a, par commodité, intégrées à la Polynésie. Si nous avons été colonisés autrefois par la France, aujourd'hui, le colonisateur, c'est Tahiti. Et ici, toute la vie administrative et politique reflète la double tutelle de la métropole française et des autorités tahitiennes. Nous avons tout en deux exemplaires: administrateurs, représentants religieux, etc. Nous sommes bien gardés - trop bien ! - On nous fait ingurgiter à la fois ce qui vient de France et de Tahiti. Nous avons deux cordes au pied et il faudra bien qu’il en ait une qui cède ! » L.Kimitete

Danse avec les ruines


Parce que toutes les unes de nos journaux n'ont pas manqué de signaler que l'auteur du monstrueux crime contre Samuel Paty était Tchétchène, nous avions envie de vous montrer les Tchétchènes sous un autre jour. C'est possible grâce au merveilleux film Danse avec les ruines de Mylène Sauloy, une réalisatrice qui a documenté inlassablement les conflits et le quotidien de la Tchétchénie, au début des années 2000. Des jours difficiles, puisque nous sommes au lendemain des deux guerres de Tchétchénie : 1994-1996 et 1999-2000, contre l'assaillant russe.

Mais des jours qui montrent l'obstination de certains adultes à construire un autre avenir pour leurs enfants. C'est le cas de Ramzan, chorégraphe et danseur, qui, jour après jour, tient à bout de bras sa petite troupe d'enfants danseurs. Son seul objectif : rendre à ces enfants leur dignité, celle d'un peuple qui veut rester debout. Il faut danser coûte que coûte : sur les gravats, dans des salles pas chauffées, mais aussi sur les scènes européennes qui voudront bien les accueillir. Ce sera une tournée joyeuse et pleine d'espoirs : Berlin, Paris avec le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, Brest avec le Quartz et son directeur Jacques Blanc, Morlaix avec des militants engagés, Douarnenez pour l'accueil grâce à une poignée de rêveurs... et à l'obstination sans limites de Mylène Sauloy.

Siedi, la pierre sacrée


Siedi, la pierre sacrée est un pied-de-nez de la réalisatrice same Åsa Simma. Celle-ci filme avec le sens du sacré une vieille femme qui garde un sanctuaire... Mais les temps ont changé, et la société de consommation vient perturber la sérénité des ancêtres. La vieille femme trouvera une issue drôle à ce conflit de sociétés.

Un film qui fera sourire tous ceux qui s'intéressent aux questions de patrimoine culturel immatériel et de touristification...

Les temps sont un peu moroses ? Paol Keineg.


Les temps sont un peu moroses ?
Retour à la poésie, aux racines, à l'inconnu. Aux impulsions.
C'est la proposition du film de Bernadette Bourvon, Paol Keineg, daté de 2004, mais qui n'a pas pris une ride. On est au cœur de la maison du poète, qui avec une auto-dérision retenue, se moque de sa phrase : le poète s’assoit à sa table pour écrire... Oui, je n'écris pas debout, concède-t-il.

A petits pas, la réalisatrice l'engage sur les chemins de sa jeunesse militante, puis de son long passage par les Etats-Unis, de son amour pour la poésie, qu'il s'attache parfois à traduire. Co-fondateur de l'UDB ( Union Démocratique Bretonne) en 1964, il y militera onze années. 1967 verra l'éclosion de Hommes liges des talus en transes, 1969 sera l'année de Chroniques et croquis des villages verrouillés. Des titres qui sont déjà des poèmes.

C'est du village de Quimerc'h, non loin des méandres de l'Aulne, en Finistère, que Paol Keineg nous parle. Un village qu'il emmène dans ses rêves, quand il s'avise de quitter les rivages bretons. En 1972, Paol monte avec la complicité du metteur en scène Jean-Marie Serreau, à Paris, le Printemps des bonnets rouges, qui connaît un succès retentissant. Menacé de devenir « poète officiel de Bretagne », Paol Keineg choisit de « déserter » quelques temps après et s'installe aux USA, où il devient professeur de littérature. Il y restera trente-cinq ans, forgeant de solides amitiés littéraires.

Un exil pas toujours simple, entrecoupé de retours au temps des moissons, à Quimerc'h. Un exil qui m'a appris beaucoup sur moi-même et sur mon art, confie-t-il entre deux tasses de café, entre les rayonnages chargés de livres. Je transporte la Bretagne là où je vis, c'est tout, sourit-il … Avec son cortège d'interrogations lancinantes : pourquoi le mouvement breton n'a-til pas décollé ? Comment la honte d'être breton reste-t-elle profondément enfouie, alors que l'on voudrait nous faire croire le contraire ?

Loin du fracas du monde, mais attentif à ses ressacs, à ses clameurs, à ses espoirs qui palpitent, Paol Keineg nous offre sa lucidité, sa poésie qui nous résiste parfois, quel plaisir alors d'y retourner sans cesse ! Et ses sourires, qui en disent long sur notre temps...

Une fois le film visionné, plongez dans l'anthologie Les trucs sont démolis, 1967-2005, co-édition Obsidiane et Le temps qu'il fait. Précieux ! Plus récemment, Langue de bois chez Obsidiane, Abalamour chez les Hauts-fonds et Korriganiques en 2019, peintures de Nicolas Fedorenko, chez Folle Avoine.