Coup de coeur

40 films corses sur BED , et Solenzara !


Les coups de cœur des semaines à venir vont surtout concerner des films de Corses, ou sur la Corse, puisque nous venons de rajouter 40 réalisations en provenance de cette île. Une île dont nous nous sentons proches, cousins presque, une île qui fait parler d'elle encore ce week-end avec les manifestations à Corte en soutien à Yvan Colonna. Pensées pour sa famille.

 

On aimerait donc commencer par quelque chose de plus léger.

Une chanson qui vous ferait faire un demi-tour du monde ? C'est Solenzara, qui est aussi un film de Pascal et Stephane Regoli. Ces deux-là ont traqué la nostalgique mélopée, depuis la crique de Solenzara, côte orientale de la Corse, jusqu'à l'ethno-village-parc d'attractions de Emir Kusturica en Serbie. En passant par Hambourg, Buenos-Aires et Tokyo. Pourquoi un tel voyage ? Il suffit de tendre l'oreille, et la bonne !

 

Ecrite après-guerre par Fernande Jung, sur une musique de Marc Angel, la chanson est successivement interprétée par les corses Dominique Marfisi, puis par le duo Regina et Bruno, qui la font voyager dans toute l'Europe. Ils la transmettent bien volontiers à Enrico Macias, jeune pied-noir tout juste débarqué d'Algérie en 1962, et chaleureusement accueilli en Corse. Un pays qui ravive son exil, « le seul endroit qui me rappelle mon pays natal, dit-il, mais qui me console aussi. » Un baume sur le cœur de tant d'exilés, c'est ce que la chanson va devenir, interprètée par Alexandra en Allemagne, jeune chanteuse des années 60 disparue tragiquement à 27 ans ; par Vigen chanteur iranien exilé aux USA ; par Juan Ramon, exilé italien en Argentine... Au Japon, elle devient un véritable tube. En Croatie, c'est un musicien aujourd'hui disparu, et à qui le film rend hommage, Alaga Gagic qui va l'enregistrer. Nous nous rapprochons de Goran Bregovic, qui en 1993 en fera la bande originale de Arizona Dream, de Emir Kusturica. Re-baptisé In the death car, sur un arrangement et des paroles de Iggy Pop, qui assure que les poissons ne pensent pas. Le morceau devait s'appeler La valse du turbot.

 

L'héritier de Dominique Marfisi intentera et gagnera un procès contre le compositeur serbe. Le film nous livre quelques images du No smoking orchestra et de son leader tout-puissant Kusturica. Les réalisateurs ont joué le jeu du voyage et ne se contentent pas d'archives. Ils nous emmènent sous les cerisiers en fleurs de Tokyo, rencontrent Enrico Macias, le biographe de la défunte Alexandra, le très touchant Alaga Gagic, peu de temps avant son disparition. Si tout nous parle de nostalgie, le film reste vigoureux, jamais larmoyant, sans doute porté par la musique et une forme d'auto-dérision que les habitants de Solenzara sont les premiers à pratiquer.

 

Parcelle 808, poétiser la campagne !


Parcelle 808 n'a rien à faire dans un site de documentaires, diront certains. Et pourtant, Parcelle 808, de Erwann Babin, il est temps de le citer, documente une Bretagne que d'autres ne voient pas. Une Bretagne invisible, qui prend son temps, à la fois enracinée et aérienne. Une Bretagne qui rimerait avec un poème de Paol Keineg... Le temps de bêcher, le temps de regarder filer les nuages, le temps de faire du bois.

 

Parcelle 808 est un documentaire de création. Il prend le temps de filmer la création justement, depuis les larves de libellule, la rivière de bleuets qui va germer, et le petit d'homme qui va venir, puisqu'on voit le ventre de sa maman s'arrondir. Les formes sont pleines, les images sont rondes, la forme sonore du film est longuement étudiée, on l'entend. Expérimenter, poétiser son monde, son champ, sa parcelle de vie... Erwann Babin s'est offert ce luxe, puis nous l'a offert, et nous vous l'offrons à notre tour, c'est un cadeau précieux, faits de fétus de paille et de brins de soleil dans les feuillages. Un nuage passe.

 

Film poétique, pour Roi de Corse singuiier !


C'est une histoire singulière, poétique et un peu extravagante que vient nous offrir la réalisatrice Anne de Giafferri , celle de Théodore 1er, Roi des Corses.

 

C'est en Mars 1736 que le Baron de Neuhoff, originaire de Westphalie, débarque sur une plage d'Aléria en Corse, alors sous domination gênoise depuis 4 siècles. Il n'a qu'une ambition, fort simple : combattre l'occupant gênois et devenir, ce faisant, Roi des Corses.

 

Auparavant, il a d'abord été au service de la Duchesse d'Orléans, puis a combattu avec les troupes jacobites en Ecosse afin de restaurer la dynastie des Stuart, sans succès, avant de se marier à Madrid et de servir la Cour d'Espagne. Les alliances du moment lui font connaître bien des défaites, et on le retrouve conspirant avec des chefs insulaires corses en Italie, à Livourne vers 1734.

 

Revenons sur la plage d'Aléria : Neuhoff y distribue ses faveurs et courriers , avant de gagner Alesani où est rédigée la constitution qui institue le royaume indépendant de Corse. Il est élu par une assemblée constituante Roi des Corses le 13 avril 1736. Le régime se met en place, avec ses attributs : frappe de monnaie, titres délivrés, constitution d'une armée et projet d'une université, idée qui sera reprise par Pasquale Paoli un peu plus tard.

Le roi Théodore 1er se met en route pour bouter l'ennemi gênois, vers la Balagne. Un périple incroyable va le mener de fort militaire en couvent, de palais en batailles, d'espoirs vains en défaites. Les sièges successifs s'enlisent et le roi doit quitter l'île en novembre 1736. Il part chercher de l'aide auprès des cours européennes. Cela va précipiter l'intervention de la France, en 1738, sous le commandement du Comte de Boissieux. C'est là une autre histoire d'alliances, confrontées à d'âpres résistances locales. Quand à Théodore, il tente d'autres retours en son ex-royaume, mais doit finalement renoncer, errant le reste de sa vie, et finissant dans le dénuement le plus complet à Londres, où il meurt en 1756.

 

Si ce documentaire prend ses distances avec la reconstitution historique, c'est que la réalisatrice fait incarner Théodore par une marionnette à son effigie, sculptée en résine et animée par des comédiens talentueux, qui la manipulent à-vue. Des figurants complètent les tableaux, qui sont des évocations. Cela permet vraiment de se sentir très proche de cette personnalité singulière, nous faisant partager ses doutes, ses arrogances et ses insomnies. Mais aussi de fugaces instants de bonheur ?

Sous ce prétexte, on découvre aussi une Corse de l'intérieur, sauvage et résistante, à l'image des insurgés que rencontre sur sa route ce Roi si étonnant... Les contributions bienvenues d'historiens viennent renforcer le récit de cette épopée, et cette réalisation originale et poétique.

 

Un film salutaire et bienvenu !


Le film Un paese di Calabria que nous venons de rajouter sur BED, grâce à la complicité de la maison de production douarneniste Tita productions, est précieux à nos yeux, en ce moment particulièrement. Parce que, s'il a été réalisé en 2016, il résonne très fortement avec l'actualité italienne de 2021, qui devrait être aussi la nôtre, puisqu'il s'agit de solidarité internationale, de délit d'hospitalité, de fraternité.

 

Le village ( paese ) du titre, c'est Riace, en Calabre, petit bourg du sud de l’Italie, qui a longtemps subi un exode rural massif. Maisons vides, climat rude, cultures abandonnées. Shu Aiello, co-réalisatrice du film avec Catherine Catala, a une aïeule originaire de là. On entendra sa voix d'émigrante. Fanfare, procession des saints, ramassage scolaire, ruelles désertes et bavardages du soir, le décor est joliment brossé.

 

En 1998, un bateau transportant deux cents kurdes échoue sur la plage, en contre-bas du village. Spontanément, les habitants leur viennent en aide. Petit à petit, migrants et villageois vont réhabiliter les maisons abandonnées, relancer les commerces et assurer un avenir à l’école. C’est ainsi que chaque jour depuis 20 ans, le futur de Riace se réinvente, sous la houlette de celui qui fut longtemps son maire charismatique, Domenico Lucano.

 

Ce même Domenico vient d'être condamné ( le 30 septembre dernier ) à une peine très lourde : treize ans et deux mois de prison, assortie d'une amende de 750 000 euros. Pour avoir développé un modèle d'hospitalité, redonné espoir aux migrants comme à ses concitoyens, refondé une ville perdue. Bien entendu, la réalité est toujours plus complexe. Au bout de deux mandats, Domenico n'a pas été ré-élu. De sordides accusations pèsent sur lui. Il est notamment la cible de la mafia calabraise tristement réputée, la 'ndrangheta, qui voit d'un mauvais œil une main-d'œuvre à bas prix lui échapper ( en tant qu'ouvriers agricoles, presque esclaves modernes).

 

Mais Domenico avait prouvé qu'un autre modèle est possible. Réhabilitation des logements, avec l'accord des propritéaires exilés en Amérique notamment, ouverture de classes, transmission de savoirs ancestraux, création d'activités comme le tissage, la fromagerie, le pressage d'huile d'olive.

Il avait été créatif, inventant une monnaie locale pour devancer les aides d'état qui arrivaient trop tard pour les migrants.

C'est aussi parce qu'il a mis en lumière la démission des services publics, incapables de donner assistance ou de protéger les migrants, qu'il est aujourd'hui condamné aussi injustement.

Le gouvernement de Mario Draghi lui reproche évidemment d'avoir outrepassé ses fonctions de maire, comme d'avoir détourné la loi. Réquisitoire bien faible face aux exactions de la mafia locale, symbole de la lâcheté de nos dirigeants.

 

Riace reste à nos yeux un exemple de ce qui pourrait être tenté partout en Europe, si nous ne voulons pas faillir à notre humanité.

Mais regardez déjà le film …

 





 

les airs sauvages, en vallée de Soule


Après le premier film de Elsa Oliarj-Inès, Dans leur jeunesse il y a du passé, et qui posait les questions essentielles de vivre et travailler au pays, ou de s'éloigner pour aller plus loin, Elsa nous propose un magnifique questionnement sur la transmission et l'évolution des airs traditionnels de sa vallée de la Soule, Les airs sauvages, Basahaide en basque.

 

Tout part d'une recherche de son frère, Oihan Oliarj-Inès, musicien talentueux, qui cherche à créer de nouvelles harmonies autour des basahaide. La partie n'est pas gagnée : de rencontres avec les bergers, au creux des chemins, en discussions autour de la table avec des chanteurs traditionnels, on sent poindre beaucoup d'incrédulité. « A priori, je ne le conçois pas », lui confie l'un d'eux. Un autre lâche «  si tu veux foutre la merde». Et pourtant...

 

Il faut dire que l'ancrage dans des siècles de tradition orale, de culture pastorale, est bel et bien puissant. « c'était un vécu qui chantait », « quand tu regardes le paysage, tu sais bien que ces chants ont été créés ici ». La caméra nous le confirme : douceur des collines rabotées, vols d'aigles allant à la rencontre des envolées de notes, voix de bergers qui voudraient pousser la hauteur des chants plus haut que certains pics. Tout vient de temps immémoriaux, de rythmes intérieurs souletins.

 

Mais c'est la qualité d'écoute de Oihan, sa pugnacité, qui lui permet d'emmener ses collaborateurs bergers et musiciens un peu plus loin, comme on avance dans la nuit brumeuse, à la seule lumière des phares. Il finira par réunir une belle escouade de musiciens, les amenant jusqu'au concert final. Vibreront de nouvelles harmonies, autour de ceux qui lui ont offrent avec ferveur leurs basahaide. Des airs sauvages qui ne sont pas « enterrés vivants », comme nous le souffle un berger. L'entêtement doux va gagner sur la crainte des hommes de voir tanguer les lignes, bouger les montagnes. Doux, comme la caméra, qui effleure les fougères rousses, capture des éclats de soleil entre les branches, et finit par s'envoler avec les aigles. Beaux moments en vallée de Soule.