Coup de coeur

Qui a tué Louis Le Ravallec ?


Donatien Laurent, éminent ethno-musicologue de Bretagne, s'en est allé vers d'autres landes le 25 mars dernier. Nombreux sont les hommages qui lui ont été déjà rendus. Notre façon à nous de souligner l'apport incroyable de cet homme à la culture bretonne est de partager avec vous le film Qui a tué Louis Le Ravallec ? de Philippe Guilloux.

C'est donc à la générosité de Philippe Guilloux que nous devons de voir le film entièrement accessible sur BED. La moindre des choses était de demander à Philippe pourquoi avoir fait ce film, en forme d'enquête ? Un film-portrait, qui rend hommage à un personnage à priori insaisissable.

Extraits de conversation téléphonique par beau matin de printemps confiné. Non pas sur le fond du film, mais sur les anecdotes du tournage.

Philippe Guilloux : Comme tous les bons projets, c'est un projet qui a pris du temps, essuyé des refus, connu des moments épiques de tournage. L'histoire commence avec un questionnement sur le succès inattendu remporté par Denez Prigent, chantant des gwerz aux Transmusicales. Pourquoi cela frappait-il tant les gens ? Ce n'était pourtant pas le public attendu ? Puis, je m'intéresse à une forme d'enquête menée lors de la découverte d'un homme préhistorique, retrouvé congelé, à l'état de momie. Ötzi, chasseur du néolithique, pris dans les glaces du massif alpin de l'Ötzal, et redécouvert à la frontière italo-autrichienne en 1991. Une enquête pluri-disciplinaire a permis de reconstituer sa mort. C'est passionnant ; analyse de pollens, de cuirs, de blessures et de génomes. Cela recoupe mon questionnement sur la transmission des informations à travers les siècles ? *

Au même moment, je lis l'article d'Ar-Men sur les recherches de Donatien au Faouët. Il travaillait depuis les années 60 sur l'énigme de l'assassinat de Louis Le Ravallec, en 1732, au Faouët. A travers le prisme de la gwerz de Saint-Fiacre, il étudiait toutes les versions de cette chanson, qui a traversé les siècles, et qui mentionne ce meurtre, sans nommer pour autant les coupables. C'est la conjonction du film sur Ötzi et de cet article qui m'a entraîné vers cette forme d'enquête. C'est Donatien qui m'en donnera les clés.

Je rencontre Donatien à plusieurs reprises, dès 2014. Je découvre la complexité de ce personnage, son érudition extraordinaire. Il peut me parler une heure durant de l'importance du chiffre 3 chez les Celtes. Sans m'ennuyer, sans me donner de leçon. Juste habité par sa passion.

Il est le seul à pouvoir s'asseoir sur un banc au Faouët, dès les années 60, et à questionner le paysan venu à sa rencontre : Avez-vous connu Loeiz Le Ravallec ? Et alors que des siècles les séparent, ces deux-là vont entamer un dialogue riche de promesses, comme s'ils étaient effectivement contemporains de la victime. De ces enquêtes, Donatien pourra dégager de la gangue des versions successives de la gwerz de Sant Fiakr le mystère de cet assassinat.

Tout le monde m'avait dit : c'est impossible de tourner avec Donatien, trop vif, trop imprévisible. A cette époque, je visionne le portrait de Dédé Le Meut, tourné par Christian Rouaud. Dédé est un musicien, penn-sonner du bagad de Locoal-Mendon, connu pour son impétuosité et sa vivacité extrême. Pourtant, la caméra de Rouaud a su le capter à merveille. Je me dis alors : rien d'impossible ! J'ai abordé le tournage caméra à l'épaule, je le suivais dans tous ses mouvements, souvent dictés par ses intuitions. Ses absences aussi.

Le tournage fut épique et en même temps, avec le recul, un pur moment de bonheur. Donatien et son acolyte Pierre Le Padellec, que je lui ai fait rencontrer pour les besoins du film, sont des enquêteurs que rien n'arrête. Pris dans leurs échanges, avec l'équipe du film à bord de la voiture de Pierre, ils brûlent un stop sous les yeux ébahis d'un chauffeur de 35 tonnes qui doit piler net. Ils ne s'interrompent pas pour autant, mais mon chef-op et le preneur de sons Fred Hamelin sont blancs comme linges ! Les deux vieux prennent tous les risques pour descendre au bord des rives de l'Ellé, en terrain boueux et glissant, alors que Fred est sur le dos avec son nagra et que le caméraman a failli finir à l'eau... J'ai quantité de souvenirs de la sorte. Mais aucun regret.

Donatien était très ému à la sortie du film. Et réellement reconnaissant. J'avais pas compris que c'était un film sur moi, me dira-t-il le lendemain de la première, au téléphone. Je trouve qu'on a une réelle responsabilité à faire les portraits de ces personnes...

Par rapport aux familles. Par rapport au désir de ne pas simplifier les traits, de ne pas faire dans l'hagiographie. Enfin, dans ce souci de transmission aux plus jeunes. Cela m'a interrogé sur la relation filmeur/filmé. Fimer serait pour moi laisser la trace la plus fidèle possible du passage sur terre de mes « filmés ». Donatien, Yves, Félix et Nicole, et tous les autres. Enfin, j'espère !

* sur ce sujet, lire aussi le projet d'enfouissement de déchets nucléaires en Finlande, Onkalo, par le Cri suspendu, ainsi que l'émouvant dernier livre de Henning Mankell, Sable mouvant - 2015

Hommes de misaine


Il faut regarder la première minute d'Hommes de misaine pour comprendre : brassées de gamins plongeant dans le port, escouade de mioches en sabots, bérets crânement enfoncés et pikou-panez - taches de rousseur - plein le minois, mais une gravité profonde. Grapillons d'enfants campés sur un toit, le nez dans les étoiles, les poings dans les poches crevées. Ce sont les mousses, futurs marins-pêcheurs de sardines et c'est une autre époque, celle de la glorieuse sardine d'argent.

Tous ces clichés sont de Jacques de Thézac, connu davantage pour la mise en place des Abris du marin. Les photos noir et blanc, au grain sublime, retracent le quotidien de ces hommes et femmes entièrement tournés vers la sardine, sur les rivages du Finistère Sud. Pêche d'antan, qui évoluera avec l'âge industriel, l'évolution des « fritures » en usines modernes, l'apparition des bolincheurs, et la transformation de toute une communauté.

Le talent de Jean-Paul Mathelier est d'avoir su faire parler ces images muettes, et réuni un bel équipage : un montage riche de trouvailles dû à Julien Cadilhac, qui laisse le temps aux regards, aux ramendages, aux silences. Des silences déchirés par les riffs du guitariste Brendan de Roëck. Les mots pudiques de Jean-Paul Mathelier et Alain Le Goff, posés sur les images par la voix du comédien Alain Meneust.

Une page de notre histoire à regarder tranquillement.

Au fil du voyage


C'est un film d'une grande douceur et d'une belle créativité que nous propose Luc de Banville avec Au fil du voyage. Initié à Douarnenez en 2017, ce documentaire revient sur le parcours de Souleymane Baldé, parti de Guinée-Conakry pour atteindre Lille où il vit aujourd'hui. Comme des milliers d'autres, il traverse le Sahara, reste coincé au Maghreb, affronte une traversée de la Méditerranée difficile, se retrouve en prison en Espagne, puis passe les Pyrénées et gagne Lille.

Aidé d'une plasticienne lilloise, Capucine, il retrace en broderies son parcours en quatorze tableaux de broderies et dessins. Une pure merveille, qu'il commente avec lucidité.

Ces morceaux de poésie pure seront le ferment d'un stage de création d'animation pour adolescents, initié par Luc de Banville et Yvon Guillon. Les parenthèses colorées imaginées par les jeunes viennent aujourd'hui s'entrelacer avec les mots de Souleymane et ses tableaux brodés. Ou comment concilier beauté et récits nécessaires de notre temps.

Irrintzina, le cri de la génération climat


Irrintzina, c'est le cri ancestral des bergers basques, d'une vallée à l'autre. C'est aussi un magnifique film-réquisitoire, un film-espoir, Irrintzina, le cri de la génération climat. Un film qui vous met debout ! Nous le devons à Sandra Blondel et Pascal Hennequin, de la généreuse maison de production Fokus21 et à toute une équipe de cadreurs, régisseurs, donateurs, et surtout militants du mouvement Alternatiba, né dans le pays basque. Vous avez peut-être en mémoire le tour de 5600 km à vélo, les faucheurs de chaises pour dénoncer les paradis fiscaux de BNP-Paribas, les manifestations lors de la COP 21... Derrière tous ces moments, il y a une détermination sans faille d'hommes et de femmes. Parmi eux, Txetx Etcheverry et ses tranquilles convictions, Jon Palais, mais aussi une foule de jeunes et moins jeunes, qui, dans les coulisses, font preuve d'un exceptionnel talent d'organisateurs, d'un sens du collectif à tout épreuve. Les réalisateurs, qui vont les suivre dans tous ce moments exceptionnels nous avouent tranquillement : pour la première fois, nous nous sommes sentis en transition, mais sereins, et formidablement vivants !

En cette période particulière, où tous les questionnements sur la santé de notre planète resurgissent avec acuité et gravité, prenez le temps de regarder Irrintzina et la plate-forme éponyme qui accompagne le film. Les bergers basques et nos enfants vous en seront reconnaissants.

Dreams before money


Pour faire suite au focus sur le film Mentawaï, le film réalisé par la soeur de Tahnee Juquin : Dreams before money, de Marie Juguin.
Un portrait tout en douceur et complicité, mais qui nous emmène très loin, à Siberut, dans la jungle indonésienne. Un film qui n'a pas peur d'aborder aussi les questions de passions et argent, d'engagement et de jeunesse, d'exotisme et de sincérité... Ou l'anthropologie singulière.