Migrations

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Migrations

Si nous sommes rompus aux  images télévisuelles, en revanche il ne nous échappe pas qu’il est aussi possible de filmer la dignité humaine, en ces temps difficiles. La dignité, dans les camps de réfugiés, dans les cuisines où les mères immigrées disent leur solitude mais aussi leur amour de la transmission, dans les bidonvilles portugais, dans les villages qui accueillent aujourd’hui des migrants, dans le regard des pères venus travailler... Le texte qui suit nous montre à quel point la construction de l’Europe après-guerre s’est faite sur ces mêmes valeurs. Et combien il est important de les prendre en compte aujourd’hui, pour que recule le danger d’une Europe forteresse.

L’Europe face au défi migratoire

La question des migrations et plus largement des circulations est un centre d’intérêt majeur pour l’Europe et les Européens. L’actualité ne cesse de mettre en scène les arrivées massives de populations vers le continent. Depuis la séquence dite de la « crise des migrants » commencée en 2011 et intensifiée en 2014, l’urgence est décrétée. Il est vrai que la gestion de la situation est capitale pour l’avenir de l’Union Européenne.

Soyons clairs, l’enjeu est culturel et philosophique avant d’être économique ou politique. Qui est Européen ? Et qui peut prétendre vivre en Europe ? Tel est le fond du problème. Envisager une Europe barricadée dans ses murs apparaît de plus en plus comme une aspiration tant dangereuse que chimérique. Pourtant c’est une vision que les opinions publiques des pays membres partagent trop largement. Or l’Europe n’a pas d’essence identitaire, ni même de limites géographiques fermement fixées. Et c’est tant mieux, car l’idée européenne ne peut pas survivre au projet d’une espace limité et culturellement étiqueté.

L’histoire doit nous aider à mieux comprendre pourquoi aujourd’hui l’Europe, face au « défi migratoire » doit faire preuve d’ouverture et de tolérance. Tout d’abord, malgré ses nombreux détracteurs et ses indéniables fragilités, l’évolution de l’Union européenne de ces dernières décennies doit se voir comme une formidable aventure de paix et d’ouverture à l’ « Autre ». Ne l’oublions pas, comme l’ont fait les partisans du « Breixit » et ceux qui en France ou ailleurs prônent la sortie de l’Europe. La gageure de la construction d’un cadre de vie partagé par les différents Etats, parties prenantes du projet au fur et à mesure de son échafaudage, a porté ses fruits en matière de déconstruction des stéréotypes et de lutte contre le racisme.

Quelle avancée depuis le Traité de Rome en 1957 sur le regard que nous portons sur nos « voisins » ! Sans remonter trop loin dans le temps, l’Europe de la fin du XIXème siècle, après une période de stabilité consécutive au Congrès de Vienne en 1814-15 qui rééquilibre le monde européen après les guerres napoléoniennes, vit à l’heure des nationalismes agressifs.

Crispations

L’émergence des identités nationales traduit bien des volontés émancipatrices de différentes populations voulant se forger en « peuples ». Cette dimension de libération et d’indépendance ne va pas sans la fabrication d’une image quelque peu artificielle d’étanchéité derrière la fixation de frontières au nom d’une histoire réinterprétée.

Dans ce cadre, l’ « Autre » n’est pas le lointain exotique, il est aussi celui qui vit de l’autre côté de la frontière. Ainsi en France, après 1871, la figure de l’Allemand provoque son lot de méfiance et de répulsion jusqu’au paroxysme de la Première Guerre mondiale. Mais en même temps, Belges, Suisses, Polonais et surtout Italiens sont également perçus comme des « autres » dérangeants. Des travailleurs immigrés inassimilables qui envahissent l’espace économique et social national. « Ils viennent manger notre pain » est une expression souvent entendue dans les milieux ouvriers de la fin du XIXème siècle.

Le mouvement ouvrier français, luttant pour son émancipation fait également preuve de discriminations, refusant la concurrence jugée déloyale de ces travailleurs étrangers taillables et corvéables à merci. Les massacres anti-Italiens dans les marais salants puis dans la ville d’Aigues-Mortes en 1893 ne sont que la partie visible de la haine qui pouvait s’exprimer à l’égard des « macaronis », « babis » (rats) ou « cristos » (ridiculement pieux). Les comportements à l’égard de ces familles ouvrières venues d’ailleurs étaient largement négatifs.

Dès lors, impossible, au regard de l’Histoire, de considérer que ces migrations que l’on pourrait aujourd’hui qualifier d’intra-européennes se faisaient sans dommage. C’est tout le contraire : les souffrances étaient nombreuses et les stéréotypes profondément ancrés. Et nul ne peut dire qu’en France, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Belges, Italiens, Polonais, Suisse, Allemands ou Espagnols se sont intégrés sans problème.

L’idée européenne

Que ce soit par le haut de la diplomatie et de la gestion des conflits ou par le bas du monde du travail et de la vie quotidienne, l’Europe a ainsi longtemps été un continent de clivages et de racisme entre les nations. Après deux guerres mondiales et des dizaines de millions de victimes, pacifier le continent est devenu un enjeu majeur pour de multiples intellectuels et hommes politiques éclairés issus de différents pays tentant de revivre après l’innommable. Et malgré bien des difficultés, bien des entraves et la forte persistance d’un nationalisme à tendance parfois xénophobe, l’idée européenne a fait son chemin. Parmi les avancées, l’idée d’une abolition des frontières intérieures, que les mouvements pro-européens appellent de leurs vœux, se met en oeuvre dès la fin des années quarante.

Ainsi, la libre circulation des populations est apparue comme l’un des enjeux de la fondation de l’Europe. Et si ses bases sont économiques, les systèmes de représentation ont immanquablement suivi : le Belge, l’Italien, l’Allemand, l’Espagnol, le Portugais ou le Grec sont de moins en moins « altérisées ». Les seules bouffées de nationalisme à la fin du XXème siècle ne s’inscrivent plus guère que dans la symbolique des compétitions sportives. La fin des dictatures dans certains de ces pays et plus généralement la fin de la Guerre froide en 1989-1991 a parachevé le mouvement : murs et frontières ne sont alors plus de saison au sein du continent.

De manière concomitante, le processus de Schengen lancé en 1985 et mis en vigueur à partir de 1995, entre autres aspects, a mis en œuvre le principe de la libre circulation des populations entre Etats de l’Union Européenne. Dans cette toute fin du XXème siècle, la réalité est tangible : les frontières disparaissent concrètement. Cette réalité a des conséquences positives : la vie quotidienne notamment est facilitée. Plus de queues aux postes-frontières, plus d’entraves à la circulation et bientôt une monnaie unique.

Mais pour autant, faut-il analyser ce moment historique comme une époque dorée en matière de rapport à l’immigration ? Pas vraiment, car si l’abolition simultanée des frontières et la chute du mur de Berlin mettent en œuvre une ouverture sans précédent et changent beaucoup de choses, le racisme n’était pas absent de l’actualité. Loin d’avoir disparu, les formes de rejet ont changé de cadre et de cible.

Forteresse Europe

En s’ouvrant à l’intérieur, l’Europe souhaite alors mieux se refermer à l’extérieur fabriquant une sorte d’imaginaire de la « forteresse » face à l’immigration extra-continentale. Il faut dire que cela faisait plusieurs décennies déjà que l’image du migrant n’était plus celle du voisin européen dans nos esprits. Hormis les populations quittant le chaos de l’ex-Yougolavie et plus largement des Balkans, notamment les Kosovars ou Albanais, hormis les Roms, les migrants viennent en effet de l’extérieur de l’entité géographiquement convenue de l’Europe.

Populations venues du Maghreb, de l’Afrique sub-saharienne, de l’Asie, qui deviennent les « Autres », ce qu’ils étaient déjà sous d’autres formes auparavant et à des rythmes et dans des contextes différents dans divers pays de l’Union. Même si d’aucuns voudraient s’y complaire, ceci nous empêche aujourd’hui de voir cette époque comme glorieuse au regard de notre actualité de la fin des années deux mille dix.

Migrants ou réfugiés ?

Le souci de séparer les populations en deux catégories est une vaine et même nocive entreprise car il n’existe pas d’une côté un groupe de personnes dont la seule motivation est économique et d’un autre des individus uniquement doués d’une vocation purement politique.

Les arrivées de migrants en Europe doivent sans doute se penser de manière indistincte : ne pas questionner le migrant sur ses motivations apparaît comme une règle élémentaire du bon sens et du respect d’autrui. Car la migration peut être le fruit de multiples aspirations qui dépassent la seule dimension misérabiliste dans laquelle nos opinions publiques se complaisent trop souvent mélangeant un sentiment ambigu de compassion et de rejet. Les migrants ne sont pas tous des pauvres, sans bagage ni culture, déconnectés du monde ; ils sont parfois surdiplômés, totalement ouverts sur le monde occidental et maniant habilement les codes culturels.

D’ailleurs, mieux vaut parler de « circulation » plutôt que de « migration » car l’itinéraire d’un migrant est très rarement le simple trajet d’un point de départ vers un point d’arrivée.

Une réalité plus complexe

La réalité est plus complexe, tributaire des aléas et des états d’âme mais aussi des répressions et des drames qui peuvent survenir. Depuis 2011, les arrivées de population venues de Tunisie, de Libye et de Syrie se sont accrues. On note également un regain d’arrivée en Europe de populations venues de l’est de l’Afrique ainsi que de l’Asie mais aussi de la Russie. Pour autant la nationalité des populations n’est pas le seul critère pour définir leur altérité. Il existe, au sein de certains Etats membres, des minorités nationales issues des anciennes puissances coloniales. Ainsi, par exemple, en France, en Belgique ou au Portugal, les ex-colonisés et leurs descendants ont trouvé avec plus ou moins de difficulté leur place dans la société : ils sont Européens mais leurs origines sont d’ailleurs.

Pour les plus pauvres et démunis, les embarcations de fortune se lançant dans la mer dans l’espoir d’atteindre les rivages européens apportent leurs lots de drames dans un rythme quasi quotidien qui ne cesse de choquer les opinions publiques sans que rien ne change véritablement dans les mentalités.

Indispensables circulations

Pourtant l’Europe ne peut pas se passer de circulations qui constituent l’un des éléments du dynamisme continental. L’installation de migrants a provoqué deux mutations majeures : d’une part une uniformisation progressive du rapport à l’immigration, même s’il faut encore convenir de rapports spécifiques à ce sujet dans chaque état en lien avec son histoire. Et d’autre part, le constat de la très difficile mise en œuvre d’une politique d’immigration commune montrant combien le chemin à parcourir « pour faire société » en Europe reste long. Les tentations de repli que de nombreux scrutins électoraux ou faits divers ont pu illustrer ça et là sont de nature à inquiéter. Sous des formes renouvelées, la peur de l’Autre continue de s’exprimer : bien souvent les « Musulmans » (ou personnes considérées comme telles) apparaissent les plus stigmatisés.

Et depuis les printemps arabes de 2011, la question de l’immigration occupe la place centrale du débat européen, et pour cause : la base même du projet de « vivre ensemble » européen se heurte souvent à la définition de ses composantes et de ses valeurs.

Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après les Trente Glorieuses du boom économique continental d’après 1945 et près de trente ans après la chute du Mur, la question n’est plus « quelle Europe voulons-nous ? » Mais plutôt : « comment faire en sorte que l’Europe s’accepte pour ce qu’elle est, un continent multiculturel, ouvert et accueillant ? »

Yvan Gastaut, historien attaché à l’Université de Nice, est connu pour ces travaux qui mettent en avant les valeurs d'accueil et de solidarité dans la construction de l'Europe.

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